mercredi 21 avril 2004

Télérama

 

La comedienne publie ses carnets de tournage

IIs ont été écrits sur le vif, dans la solitude de voyages à I'étranger. Mots frivoles, graves au I acides qui tracent en filigrane un autopartrait del'actrice. Morceaux choisis, et entretien.

Puisqu'elle nous jure qu'elle n'écrira jamais ses Mémoires, les quelques carnets de tournage qui paraissent aujourd'hui sous le titre d'À l'ombre de moi-même devraient rester I'unique témoignage écrit signé Catherine Deneuve. Aucun tome 2 n'est prevu : ces six carnets sent les seuls qu'elle ait redigés, Hélas, il manque Demy, Truffaut, Téchiné, pierres angulaires de sa monumentale filmographie. Mais il y a, en filigrane et en pieces très détachees, de l968 a 2000, I'autoportrait passionnant d'une solitaire après le travail: raisonnablement triste, incorrigíblement ironique, insatisfaite d'elle-meme et des autres, toujours. A la veille de son depart vers Tanger, pour un cinquième Téchiné intitulé Le temps qui passe, rendez-vous avec l'irremplaçable du cinéma français dans le palace de la rive gauche ou elle partage ses expressos depuis plus de trente ans...

Télérama : Pourquoi publier ces carnets de tournage?

Catherine Deneuve: C'est le desir de I'editeur Jean Marc Roberts, à qui j’avais fait part de l'existence de ces carnets. Je les ai exhumés à sa demande. J’ai toutefois supprimé quelques noms, certaines choses qui me paraissaient trop acides, écrites pour me défouler sur le moment, majs gratuites ou vaines a posteriori. Ces carnets etaient pour moi des compagnons detournage, quand j'étais à l'étranger [sauf sur Le Vent de la nuit,NDLR]. Si j'avais pensé qu'ils pourraient être publiés, je ne les åuraispas écrits. Je n'ai jamais tenu de journal intime. J'ai eu, assez tôt, une vie personnelle intense et en partie secrète, et je n'aurais pas voulu prendre le risque de me confier à un journal, d'être lue, decouverte par quelqu'un. Quand je dis quelqu'un,je pense notamment à mes parents...

Télérama: On vous savait tres critique, on découvre' qua vous I'étes plus encore, même avec Buñuel, par exemple.

Catherine Deneuve : Cela tient à la nature de ces carnets : ce ne sont pas des Mémoires, c'est ma mémoire de ces tournages-Ià. Des bribes, des humeurs momentanées. J'ecrivais le soir a I'hôtel, pour garder des souvenirs mais aussi pour m'épancher à propos de toutes les difficultés de la journée...

Télérama: En particulier les difficultés liées aux costumes, qui reviennent dans presque tous les textes !

Catherine Deneuve : Ces carnets me servaient presque de mémos, par moments. Je parlais donc des costumes comme de choses que je pouvais encore changer ou améliorer. Or jamais je ne les trouyais assez bien pour le personnage, pour le film. Ce n'est pas que de la coquetterie : quand un costume est réussi, c'est vraiment une side, vous accédez plus vite au personnage. C'est comme avoir les bons outils avant de se mettre à un dessin.

Télérama: Quand vous avez relu ces textes après de longues anneés, avez-vous eu I'impression de d’écouvrlr quelqu'un d'autre ?

Catherine Deneuve :. Celui du tournage américain de 1968, The April Fools, m’a touchée par sa tristesse. J'etais dans une situation person nelle très douloureuse [après la mort de sa soeur Françoise Dorleac, NDLR]. C'était aussi juste après Mai 68. La France était en plein chaos, j'étais angoissée parce que j'avais un petit garçon et que je vivais seule. II y avait un très grand décalage: j'étais reçue comme l’actrice française du moment, j'avais la chance de toumer une comédie avec Jack Lemmon, tous les signes extérieurs de la réussite, du brillant, de la gaieté étaient réunis, mais moi, j'étais dans un état dépressif. D'ailleurs, je parle beaucoup d'ennui dans ce carnet C'était un tournage américain sophistiqué et lent, décousu, où I'on attend beaucoup, avec un metteur en scène un peu trop doux. Ce n'était pas assez prenant pour me faire échapper à la question : mais qu'est-ce que je fais là ? . ' . . .

Télérama : A cette epoque, vous semblez comme au bout d'un plongeolr, Indécise...

Catherine Deneuve : C'est vrai, je ne savais pas trop si j'allais continuer encore longtemps. J'aurais dú, à ce moment-là, m'arrêter vraiment de toumer un an, rentrer dans ma coquille. je ne devais pas avoir les moyens matérieis de le faire. Alors c'était la fuite en avant. Et, en dehors du tournage, une certaine forme de réclusion : aIler dans des cocktails et bavarder avec des gens qua je ne connais pas n'a jamais été mon truc.

Télérama : Un an après, vous êtes plus légère il Tolède, sur le tournage de Tristana : vous vous amusez que Buñuel ait modifié un plan parce que vous I'aviez qualifié d'esthétique.

Catherine Deneuve : Oui, je lui avais dit qua je trouvais cela beau, harmonieux. Immediatement, ça lui a fait peur, il s'est dit «danger». II se méfiait beaucoup de la joliesse. Mais c'est une anecdote : en général, il restait imperméable à ce qu'on pouvait lui dire. Je le respectais beaucoup, même si je subissais le fait qu'iI était bourru, ne parlait pas beaucoup, et que les acteurs I'intéressaient très moyennement. II n'entendait pas tres bien. On a beaucoup ironisé en disant qua ça I'arrangeait... Peut-être, majs je crois aussi que cela I'épuisait et expliquait sen caractère assez sombre. La communication était en partie perdue...

Télérama: Au fil de ces carnets de tournage, vous semblez souvent chercher à influer sur la mise en scene de vos films...

Catherine Deneuve : Influer, non, mais participer au travail de création, au-delà de mon propre personnage, oui. J'ai toujours observé les tournages, regardé les autres, été très consciente de mes partenaires. Avec I'expérience, ou face à des metteurs en scène plus jeunes, j’ai davantage l'assurance de faire des remarques, des suggestions, pas seulement pour moi. La phrase que je n'aimerais pas entendre sur un tournage, c'est : de quoi tu te mêles?

Télérama: C'est déjà arrivé ? I

Catherine Deneuve : Non. Peut-être qu'on le pense, imajs on ne me le dit pas...

Télérama: Sur le tournage de Dancer in the dark, en 200O, les confIits entre Lars von Trier et Björk et les caprices de cette dernière vous transforment, par contrecoup, en «petit soldat».

Catherine Deneuve : Oui, le fait que je ne pose pas de problème a permis a von Trier de se consacrer pleinement aux difficultés extrêmes qu'il avait avec Björk, quitte à m'oublier un peu. Elle n'avait pas réalise a quel point un film n'est jamais une collaboration equitable entre un acteur et un metteur en scène. Elle était, par son travail dans la musique, habituée à avoir toujours le dernier mot. San comportement a cassé quelque chose, définitivement, dans la bonne marche du tournage.

Télérama: Mais ce petit soldat sur qui I'on peut toujours compter, ce n'est pas vraiment vous?

Catherine Deneuve : Si, rai ce côté-là. Je peux avoir des humeurs, être cassante, difficile, en retard, de mauvalse foi, tendue et nerveuse, voire exasperée, mais, sur un tournage, je reste quelqu'un de fiable.

Télérama: Dans ces carnets, vous parlez très peu 'du coeur de votre travail : votre rapport au personnage qua vous jouez...

Catherine Deneuve : Mais ce sont des choses mentales, qu'on n'a pas besoin d'écrire, qu'iI ne faut pas trop formuler. Je trouve que ce serait même impudique. D'ailleurs, la part la plus décisive de mon travail sur un personnage intervient au moment même ou I'on tourne. Mais c'est si éprouvant, si tendu, qua j'ai besoin de portes coupe-feu dès que je quitte le plateau. Une fois dans ma loge ou à I'hôtel, je reprends mes distances, parce que l'état dans lequel je suis pendant les prises m'épuise trop. Quand on est issu d'une famille nombreuse, comme moi, on ressent très tôt et pour toujours la nécessité de plages pour soi-même, le besoin de se retrancher en son for intérieur...

 

Propos recueillis par Louis Guichard

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